Analyse au vol
Armement européen : attention au piège
Bien sûr la conjoncture actuelle, avec la distance prise par les États-Unis de Trump à l’égard de l’Ukraine, de l’Europe, de l’OTAN, peut changer la donne et amener l’Union européenne à enfin se pencher sérieusement sur la question d’une défense du Vieux Continent qui ne dépendrait pas de Washington.
Même Berlin y réfléchit sérieusement et pourrait tourner le dos à sa sacro-sainte « règle d’or » de limite du déficit public pour consacrer davantage de moyens à sa politique militaire.
En France, déjà bon élève de la classe, la perspective de porter de 50 à près de 100 milliards d’euros par an notre budget de défense est désormais évoquée sans tabou.
Sans déterminer qui va payer – sans hausse d’impôts, sans remise en cause de notre politique sociale, l’équation devient compliquée - à moins de continuer à laisser filer nos 3300 milliards d’euros de déficit public, surtout si ces investissements dans notre système militaire échappent désormais aux règles budgétaires maastrichtiennes, les fameux 3%.
a Les avions de combat comprennent les avions de combat/d'entraînement et les avions de lutte anti-sous-marine.
b Les principaux navires de guerre comprennent les porte-avions, les corvettes, les destroyers, les frégates et les sous-marins.
c Les systèmes SAM comprennent uniquement les systèmes terrestres.
Source : Base de données du SIPRI sur les transferts d'armes, mars 2025.
Même Berlin y réfléchit sérieusement et pourrait tourner le dos à sa sacro-sainte « règle d’or » de limite du déficit public pour consacrer davantage de moyens à sa politique militaire. En France, déjà bon élève de la classe, la perspective de porter de 50 à près de 100 milliards d’euros par an notre budget de défense est désormais évoquée sans tabou. Sans déterminer qui va payer – sans hausse d’impôts, sans remise en cause de notre politique sociale, l’équation devient compliquée - à moins de continuer à laisser filer nos 3300 milliards d’euros de déficit public, surtout si ces investissements dans notre système militaire échappent désormais aux règles budgétaires maastrichtiennes, les fameux 3%.
Tout cela est évidemment bon pour les fabricants d’armement, a fortiori européens. Et les plus optimistes (ou les plus naïfs) voient déjà certains voisins, dont l’Allemagne, renoncer à acheter du matériel américain voire annuler leurs commandes actuelles, par exemple d’avions de combat F35 hors de prix. On n’ose rêver de les voir se tourner vers l’appareil du marché au meilleur rapport qualité-prix et à la meilleure polyvalence, j’ai nommé le Rafale du français Dassault, qui a su séduire tant d’acheteurs étrangers ces dernières années… mais si peu d’Européens, trop dépendants du parapluie nucléaire américain pour prendre le risque de déplaire à Washington en n’achetant pas ses matériels.
Voilà pourquoi la nouvelle donne géopolitique s’est même étendue à cette question, jusque-là tabou, de la dissuasion, franchie même par l’Elysée – une première en cinquante ans – qui soulève autant d’interrogations qu’elle n’amène de clarification (mais ceci est une autre histoire).
Le diable étant dans les détails, cette grande évolution dans les analyses et les discours débouche aussi sur certaines réflexions dangereuses contre lesquelles il importe de mettre aussitôt en garde.
Ne plus acheter d’armement américain, a minima en acheter moins signifierait, au nom d’une logique de bon sens, en acquérir auprès de ceux qui, en Europe, sont les meilleurs de la spécialité : avions de combat chez Dassault, missiles chez MBDA, blindés chez KNDS (alliance entre l’allemand Krauss Maffei et le français Nexter), etc. Il ne signifie pas commencer à réfléchir à créer des usines à gaz en brandissant le faux symbole tarte à la crème de créer des « Airbus de l’armement » en obligeant ceux qui font bien à s’allier à ceux qui font moins bien ou en pratiquant la funeste loi du « juste retour » - si je t’achète ça, tu dois m’acheter ceci – qui tourne le dos à l’efficacité et récompense les médiocres.
L’heure n’est plus à ce type de calcul égalitariste inepte qui veut ne mécontenter personne et finit par des gabegies et une Europe déficiente. Il est temps d’aller à l’essentiel et de ne viser que le meilleur dès lors qu’il est produit en Europe et non dépendant du bon vouloir américain – les Suédois qui n’ont pas été autorisés à vendre leur avion de combat Gripen à la Colombie parce qu’il contient un moteur General Electric américain en savent quelque chose, ce veto de Washington visant à favoriser leur propre offre de F16…
En clair, oui à l’achat d’armement conçu et réalisé par des pays européens, dont la France, non au fantasme de la création de matériel « européen » quand ils n’existent pas. Comme le disaient certains de nos meilleurs ingénieurs de l’armement, un chameau est un cheval conçu en coopération.
Pierre ORLAN